Les métaphores sont l'art du contournement dans la rhétorique.
Par Bruno Dufour, mercredi 19 avril 2006 à 09:07 :: Métaphores :: #7 :: rss
Ces métaphores sont bien utiles lorsqu'il s'agit de résoudre en contourant un problème sur lequel on bute. Mise à l'honneur dans les années 1970 avec les techniques de créativité, elles reviennent en force avec le besoin d'innovation actuel des entreprises. Ici un échantillon des principales figures de rhétorique souvent au coeur des processus de métaphore.
Métaphores
1. Qu’est ce que c’est
De tout temps la métaphore a été un outil de communication et de formation important. Dans notre culture les Evangiles sont riches de paraboles, notamment celle sur les talents (St Mathieu, 25), du grec talanton ( unité de poids puis, pièce de monnaie en hébreu). Il est intéressant de noter que dès l’antiquité une relation se forme entre monnaie et ressources rares. (Le mot Dollar, venant de l’allemand Thaler pourrait aussi venir de là , sous une étymologie à confirmer). Métaphore signifie littéralement transport, transfert de sens. Les exemples fourmillent (c’est une image). Comparer les déplacements humains dans une ville à ceux d’une termitière est une métaphore animale. Utiliser la méthode des cas dans un programme de management en entreprise, modèle Harvard 1945, est une métaphore pour traiter de la réalité de l’entreprise. Les « learning expeditions » sont des métaphores géographiques au sens propre du terme. De la même façon les exercices outdoor, ou de survie, voire de team building, dans ce type de programme sont des métaphores. Les techniques de créativité sont également fort utilisatrices de métaphores. Dans les années 1960 W.J.J. Gordon a développé une technique de créativité intitulé la Synectique (littéralement mettre ensemble des choses de diverse nature) véritable processus d’heuristique qui utilisait les métaphores à plusieurs niveaux (Dufour Ceressec 1972). Il était lui-même consultant et inventeur, titulaire de deux doctorats (Sciences et Philosophie). Il a écrit plusieurs ouvrages traitant du sujet et notamment « The metaphorical way of learning and doing » qui reprendses approches. Le Dr S. Parnes de la Creative Education Foundation de Buffalo a également contribué à faire connaître ces travaux, repris en France par quelques auteurs : Michel Fustier, Luc de Brabandère, venant compléter les travaux de de Bono sur la pensée latérale (lateral thinking). Certes comparaison n’est pas raison, mais l’approche métaphorique présente bien des intérêts.
2. A quoi ça sert
Essayons d’y répondre par une métaphore. Chacun de nous a pu observer une mouche qui s’obstine à passer au travers d’une fenêtre et se confronte à l’obstacle à de multiples reprises en s’épuisant. Parfois une certaine bienveillance nous amène à entrouvrir la dite fenêtre pour la laisser partir. Nous constatons alors qu’elle ne trouve pas toute seule le petit détour qui lui permet de retrouver sa liberté. Il faut l’encourager en lui faisant faire un détour. Il en est de même d’un poulet qui se fixe sur la nourriture inaccessible au travers du grillage de sa cage et qui n’a pas vu que le fond de sa cage est ouvert. La fixation trop forte sur un objectif empêche de voir les solutions. Nous en faisons régulièrement l’expérience. La métaphore nous permet momentanément de nous dégager de nos systèmes de contraintes et de défense pour aborder le problème sous un jour nouveau. Les jeux de rôle et autres mises en situation sont d’autres exemples. Le cas de Looking Glass offre un bon exemple. Cette mise en situation développée par le Center for Creative Leadership, et diffusée en France par Right –ARJ permet à une vingtaine de dirigeants, au départ de la même entreprise, de se retrouver dans différentes fonctions de responsabilité d’une entreprise verrière dont on a capturé une journée normale. Chacun a un bureau et ila devant lui une situation sur l’unité ou le service qu’il gère, il a les memos qu’il a reçus, ceux qu’il a envoyés, et un certain nombre de questions à traiter. En reproduisant ainsi une situation tirée de la réalité on permet à chacun de se remettre dans un rôle différent mais somme toute assez voisin de ce qu’il connaît. En très peu de temps chacun va reproduire son mode de fonctionnement habituel dans l’entreprise. Mais à la différence de la vie réelle, il y a observations, et interruptions permettant de travailler concrètement sur le fonctionnement du groupe. La situation se développe progressivement et le matériel pédagogique est fait de telle façon que les participants s’engagent de plus en plus dans la situation, livrant encore plus ouvertement leur mode de fonctionnement, y compris dans ce qu’il a de plus critique. Préparé par un bilan type 360° et suivi de coaching cette situation permet à chacun d’identifier ses points forts et ses points faibles. Mais il a aussi le gros avantage de faire apparaître les modalités de fonctionnement organisationnel d’une équipe et d’aborder clairement des questions qui le sont rarement et notamment : quelles sont les caractéristiques d’une bonne organisation, à quoi voit-on qu’elle n’est pas satisfaisante, qu’elle engendre de la démotivation, du burn out et autres absences de bon fonctionnement. Un autre exemple de métaphore est donné par la découverte scientifique de la formule du benzène par Kékulé qui a vu en rêve un serpent se mordant la queue et en a dérivé la formule cyclique du benzène.(Les ressorts de la création, Storr 1992 Lafont) Notre fonctionnement quotidien nous apprend que c’est souvent en nous détourant momentanément du problème que nous essayons de résoudre que les idées surgissent. Voilà bien le processus de la métaphore. La métaphore a par ailleurs un contenu imagé, donc imaginatif, et favorise la mémorisation, car elle comporte des éléments émotionnels forts. Comme l’indique Paul Strebel dans « Mastering executive Education », l’émotion est un facteur renforçant de l’apprentissage chez les adultes. Vivre une situation comme Looking Glass ne s’oublie pas, les apports spécifiques seront mémorisés et appliqués. Levy-Strauss dans ses différents ouvrages d’ethnologie montre comment la pensée humaine dans les populations amazonienne se forge à partir de métaphore entre autre pour expliquer la création du monde. Jean Pierre Vernant, grand spécialiste de la mythologie grecque nous dit dans Mythe et Pensée chez les grecs, (1971, Maspéro) que la mythologie est en fait un discours préscientifique. Qui ne classerait pas la mythologie dans une démarche métaphorique d’explication du monde ? Les hauts faits ou légendes rapportés dans l’histoire de l’entreprise fonctionnent sur le même modèle pour renforcer la culture, le sentiment d’appartenance et montrer les bons comportements à suivre.
3. Comment on s’en sert
Ne perdons pas de vue que la métaphore a pour objet de contourner un système de défense. Il faut donc bien connaître le système défense que l’on veut contourner, pour identifier quel « Cheval de Troie » on va utiliser. Ceci implique de bien définir la nature du problème que l’on souhaite traiter. Connaître cette nature sous entend identifier la dimension structurelle du problème, car la métaphore fonctionnera d’autant mieux qu’il y aura isomorphisme de structure. Il importe de bien analyser le projet, voire de faire preuve de créativité à ce sujet. On peut à l’occasion demander les images qui viennent à l’esprit et qui, par analogie, pourrait suggérer des métaphores. Dans le livre déjà ancien « The practice of Creativity » Harper 70, George Prince un ancien collaborateur de W.J.J.Gordon en donne quelques exemples, notamment sur l’invention d’un mode de fermeture original d’une boîte thermos ou les métaphores ont porté à un moment donné sur les fonctionnements des muscles sphincters, puis sur le fonctionnement d’un diaphragme d’appareil de photo.
L’utilisation des métaphores animales ont donné naissance à la « Bionique » dont l’objet est de rapprocher les aspects particulièrement intéressants de certaines propriétés animales d’applications possibles pour dans des technologies humaines. Les exemples les plus familiers sont l’étude de l’épiderme des dauphins ou des requins pour définir les qualités dynamiques des surfaces immergées des bateaux et sous-marins. Les nanotechnologies s’inspirent souvent aussi d’image d’insectes au travail. Les problématiques en entreprises font le plus souvent référence à des problématiques de fonctionnements sociaux et les métaphores iront vers les modalités de vie de certaines espèces. La horde des loups, la fourmilière, le vol des oies sauvages, les lemmings, le nœud de vipères.., l’éthologie est riche de milliers d’exemple utiles. Les légendes, les contes peuvent jouer leur rôle. Un numéro récent, décembre 2005, de la Revue Française de Gestion : Récits et Management (volume 31 N°159) montre l’importance que prend désormais cette démarche en entreprise. Philippe Lorino dans son article « Contrôle de Gestion et mise en intrigue de l’action collective » est clairement dans une démarche métaphorique. Il cite Ross Perot alors que son entreprise EDS venait d’être rachetée par General Motors. « Chez General Motor, si quelqu’un rencontre un serpent dans un couloir, il alerte les différents services concerné, qui se concertent et décident de créer un groupe de travail ad hoc pour examiner le problème. Chez EDS, lorsqu’on rencontre un serpent dans un couloir, on prend un bâton et on le tue ». Lorino explique les différents niveaux de lecture de la métaphore et les intentions spécifiques de chacun de ces niveaux. Les articles de « success stories » familiers des revue de management jouent le même rôle lorsqu’ils font l’objet d’une importante diffusion de la part de la direction. C’est d’ailleurs dans cette même approche que la psychologie et la psychanalyse utilisent la métaphore dans le cadre du mécanisme de transfert. Maryse Dubouloy dans ce même numéro de la RFG cite Gabriel (Storytelling in organizations, facts, fictions and fantasies Oxford University 2000) « Les histoires ne sont plus la chasse gardée des grands-mères, elles constituent l’inlassable activité de tous ceux qui cherchent à donner du sens à leur vie quotidienne et à leurs expériences »
En ce sens il importe d’être à l’écoute des rumeurs et autres « radio moquette » car elles sont porteuses de sens entre autre lorsque des changements sont pressentis. La rumeur est une métaphore naturelle, on pourrait dire « sauvage » au sens de Lévy Strauss, mais qui n’empêche pas le sens. 4. Avantages et inconvénients
Les avantages de contournement de système de défense sont évidents. Cela apparaît clairement lorsqu’un groupe, que l’on peut qualifier de « réticent », part en « learning expedition » pour voir ce qui se passe ailleurs et tenter de rapporter des éléments originaux d’approche de ses problèmes. Même constat dans les travaux de benchmarking des groupes fonctionnant en action learning. Plus l’investissement personnel et collectif est élevé dans le processus métaphorique plus les apports seront conséquents et les possibilités de changement élevées.
Mais… car il y a des mais. Le décodage de transposition doit être fait avec soin et par un professionnel qui saura aider à l’interprétation de tous les niveaux, individuels, interindividuels, collectifs, aussi bien techniques que psychologique. Un décodage trop brutal peut parfois engendrer des mécanismes de rejet et de défense aussi forts.
5. Précautions particulières
Une analyse fine de départ est indispensable, à la fois pour identifier les éléments structurels de la problématiques et définir les méthodologies pédagogiques spécifiques.
Autre précaution, celle qui consiste à choisir avec soin les facilitateurs qui vont accompagner le groupe, tant pour leur connaissance du sujet à traiter, que de l’entreprise et des participants. Les stratégies de changement et de transformation passent fréquemment par des changements personnels, « la porte du changement s’ouvrant de l’intérieur ».
L’accompagnement de qualité est un plus.
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