l'impact du e-learning sur les institutions d'enseignement supérieur de management
Par Bruno Dufour, jeudi 19 avril 2007 à 11:48 :: Business Schools et Ecoles de Commerce :: #46 :: rss
Différents vecteurs tendent à modifier le modèle d’enseignement du management : nouveaux besoins des entreprises, nouvelles technologies, nouvelles façons d’apprendre, attitude des apprenants, pressions budgétaires, tension sur les agendas, mais les enseignants traditionnels résistent encore. Pour combien de temps ? Ce ne sont pas sur les programmes fondamentaux que les institutions créeront le plus de valeur ajoutée pour les apprenants ou les entreprises.
Il est aisé pour une institution d’enseignement supérieur d’enseigner un cours sur la qualité totale, les processus de management, les opérations de production et les améliorations de productivité et d’efficacité. Il est plus délicat pour ces institutions de mettre en pratique ce qu’elles enseignent. Certes les procédures de qualité, les accréditations désormais incontournables les poussent dans cette voie. Mais une institution n’est pas une entreprise. C’est plus souvent une collection d’individualités hautement qualifiées dans leur domaine qui ne se préoccupent que modérément des questions bassement matériel de contingence, de budget ou de clients.
Un enseignant chercheur a bâti sa réputation par le biais de sa recherche sanctifiée par un doctorat et quelques publications dans des revues à comité de lecture. Son principal centre d’intérêt est celui de sa discipline et de sa propre progression personnelle dans les réseaux académiques qui feront sa réputation nationale ou internationale.
Dans ces institutions d’enseignement, il n’est pas rare de voir que d’un programme à l’autre le cours de base de finance ou de marketing n’est pas le même, générant de ce fait des investissements en temps important pour le corps professoral, sans que cet investissement ait un quelconque intérêt pédagogique, sans parler de la rentabilité de la duplication d’un tel investissement.
L’important essentiel de ces cours de base est d’équiper les participants avec les concepts fondamentaux et le vocabulaire pertinent, et de leur permettre de manier ces outils sur des exercices simples. Cartes et boussole. En somme c’est de l’alphabétisation professionnelle. Par la suite munis de ces cartes, ils pourront aller plus loin.
Il est vrai que pour un enseignant se trouver face à une salle de classe dont le niveau est hétérogène est un exercice peu agréable, car il est à peu près sûr de ne satisfaire ni ceux qui savent déjà quelque chose, ni ceux qui découvrent la discipline. Sur le plan organisationnel cela consisterait, en milieu industriel, à confier des taches de production répétitives à des chercheurs de laboratoire !
C’est dès lors tout l’intérêt des modules de qualité en e-learning comme le font certains éditeurs de qualité tant sur le plan du Management (Crossknowledge) que sur le plan des langues (Auralog) ou sur celui de l’informatique (ENI).
Il ne s’agit pas des simples écrans de jadis, représentant des pages de livre, les « e-books », dont l’intérêt sur le plan pédagogique est très limité, il est question des véritables modules interactifs, offrant toutes les fonctionnalités d’une pédagogie dynamique, multilingue, inductive et tutorée.
La pratique de l’enseignement supérieur est essentiellement fondée sur une tradition de transfert oral accompagnée de lectures et de démarches cognitives déductives. Mais l’apprenant a changé. Les nouvelles générations ont vécu la montée de l’audiovisuel et des nouvelles technologies. Cette génération type « Lara Croft », pour donner une image, n’apprend plus de la même façon et n’a plus la même relation à l’écrit que la précédente.
Faire lire des étudiants entre deux cours est désormais une gageure. S’assurer qu’ils ont bien acquis les éléments suggérés en lecture également délicat.
D’ailleurs être assis passivement en salle de classe ne présente que peu d’intérêt pour eux, si l’on en juge par le niveau sonore élevé de discussions entre eux non relative au cours en question. Ce qui est vrai pour les étudiants, l’est encore plus pour les adultes en formation. Ils vont privilégier l’échange entre participants et avec le facilitateur, aux apports académiques dont ils ne voient pas toujours les applications immédiates.
Ceci représente une profonde remise en cause du rôle de l’enseignant. C’est ce que les anglo-saxon ont identifié dans le basculement teaching (enseignement) vers learning (processus d’auto apprentissage).
Ce basculement est douloureux car il remet en cause le rôle traditionnel du professeur. De dominant il devient au mieux médiateur. Or toutes les technologies modernes nous amènent à la désintermédiation, c'est-à -dire à l’évitement de l’usage de l’intermédiation, dont internet est le plus bel exemple.
D’où le terme de facilitateur : Facilitateur de l’échange, des voies d’accès au savoir, garant de la cohérence et de la qualité, mais le rôle de gardien du savoir est échu. Wikipedia est passé par là . Désormais nous co-construisons la connaissance dans des communautés virtuelles d’apprentissage et de pratique.
Le modèle école avec salle de cours doit être en partie revisitée.
Certes les nouvelles technologies ne sont jamais totalement substitutives des anciennes. Nos cerveaux et nos cœurs fonctionnent encore comme il y a 40000 ans, avec leurs émotions, leur système de défense, leur curiosité, leurs craintes…Nous apprenons parfois mieux en groupe, car découvrir ensemble est moins anxiogène et donne une force nouvelle dans la mesure où nous pouvons alors anticiper les comportements d’autrui sur les sujets maitrisés, et atteindre plus rapidement un consensus (convention d’effort).
Il faut également prendre en compte les besoins des entreprises qui souhaitent gagner en efficacité sur les apprentissages de base, gain en temps, en budget, en qualité et vitesse de déploiement, en harmonisation de contenu quelque soient les langues utilisées.
Pour elles les modules des fondamentaux, les principales techniques de management, les rudiments d’analyse comportementale leur permettent s’ils sont bien maîtrisés de gagner un temps considérable. Si elles y ajoutent des modules spécifiques au déploiement de leur stratégie l’effet sur la performance est sensible. Au passage, les plateformes LMS, learning management systems, livrés généralement avec ces modules permettent de suivre les parcours des apprenants et de s’assurer que les acquisitions ont bien été réalisées, contrôle délicat qui était jadis réservé à des examens classiques, faciles à mettre en œuvre en institution, plus délicat à réaliser en entreprise. Ceux qui auront validé pourront passer à l’étape supérieure.
Tout pousse donc les institutions d’enseignement supérieur de management, tant pour leur programmes diplômants que pour la formation des managers à utiliser ces modules : gain de temps, gain en qualité, allocation de ressources différentes, centrage sur des activités à plus haute valeur ajoutée ou plus grande visibilité, image plus moderne…
Tout sauf le corps professoral. Alors que les enseignants ont l’habitude de recommander à peu près les mêmes lectures de bases dans leur discipline (Kotler en marketing, Porter en stratégie par exemple), ils ont des difficultés à préconiser le e-learning.
Doucement mais surement cependant ces modules prennent leur place dans certaines institutions, surtout dans les pays anglo-saxons, où la tradition de formation à distance est ancienne, pour différentes raisons et notamment de disponibilité, de géographie ou de coûts.
Une des raisons qui engendre cette résistance des institutions est liée aux fondements de leur métier. Ce qui était l’essentiel de leur activité, l’apprentissage des fondamentaux, devient une commodité, au sens marketing du terme, et n’est plus source de revenus ou de différenciation, ni même d’identité. Il n’y a pas de différence fondamentale dans les cours de base d’une institution à une autre. Seul le niveau des participants change.
Certes il y a 40 ans enseigner le marketing était une nouveauté dans les écoles de commerce en France, mais aujourd’hui c’est un cours de base de première année et ce devrait (on en est encore loin !) être un cours de classe préparatoire pour les étudiants qui passent les concours.
De nouvelles disciplines, ou sujet de préoccupation, sont apparus qui oblige à un tassement et une sédimentation des enseignements associés à une forme de recherche de productivité dans l’acquisition des contenus fondamentaux.
La valeur ajoutée des institutions se créera désormais ailleurs :
• Sur les éléments de spécialisation et de variété liée aux expertises des enseignants, à leurs recherches et publications
• A l’accompagnement individuel des apprenants, et à la qualité du tutorat
• A l’accompagnement de projets individuels ou collectifs
• A la qualité de la facilitation et de l’animation de la collectivité apprenante
• A la souplesse de l’organisation permettant aux participants de continuer à travailler pendant leur temps de formation, pour éviter les ruptures professionnelles, et donc à la disponibilité synchrone ou asynchrone des enseignants
• A la richesse des contenus accessibles par les nouvelles technologies
En libérant l’enseignant de tâches classique, il est possible de libérer pour lui du temps pour des activités différentes : recherche, publications, conseil, intervention auprès de dirigeants qui sont créatrice de nouvelles qualifications et d’enrichissements intellectuels et financiers pour toutes les parties.
Le métier de l’institution évolue de celui de l’enseignement vers celui de la prestation de services intellectuels, tout en favorisant le développement de partenariats plus que souhaitables entre ces deux mondes. Chacun de ces mondes peut en effet s’enrichir de la différence de l’autre et y trouver matière à créativité, innovation et valeur ajoutée.
Il est à espérer que dans ce mouvement les institutions d’enseignement supérieur comprendront mieux les préoccupations des entreprises et sauront d’autant mieux leur apporter les services dont elles ont besoin, et y trouver de nouveaux champs de recherche appliquée. Si c’est le cas, ces technologies auront tenu plus que la promesse de la pure productivité pédagogique.
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